Le 3 septembre 2026, à Aboisso, la Direction générale des Mines et de la Géologie a présenté l'état de l'orpaillage clandestin dans le Sud-Comoé : plus de 140 tonnes d'or produites hors du cadre légal en 2025, une valeur estimée à plus de 4 600 milliards de FCFA et plus de 700 milliards de recettes fiscales manquées (KOACI, 3 septembre 2026).
Ce montant circule depuis avril, et il n'a pas le même sens selon qui le cite. Nous l'avons rattaché à sa source et confronté aux autres données publiques.
D'où vient le chiffre, précisément
Le montant apparaît publiquement le 16 avril 2026, au siège de la Banque mondiale, en marge des réunions de printemps du Fonds monétaire international. Invité à une rencontre du programme Extractives Global Programmatic Support, avec le G7, des pays producteurs et acheteurs d'or et le World Gold Council, le ministre Mamadou Sangafowa-Coulibaly déclare qu'en Afrique, près de 435 tonnes d'or échappent chaque année aux circuits formels. Il ajoute que la Côte d'Ivoire illustre cette situation, avec environ 142 tonnes d'or sorties des circuits officiels, « représentant un manque à gagner estimé à 4 600 milliards de francs CFA » (Agence ivoirienne de presse, 19 avril 2026 ; KOACI, 19 avril 2026).
Il est ensuite repris, chaque fois avec un contexte différent : le 17 août 2026, Bernard Yapo, directeur général du Centre ivoirien antipollution, évoque près de 142 tonnes échappant chaque année au contrôle de l'État, pour un manque à gagner d'environ 4 600 milliards de FCFA (Financial Afrik, 20 août 2026).
C'est une déclaration ministérielle, pas un rapport assorti d'une méthode : on sait qui l'a dit, quand, dans quel cadre. Le compte rendu ministériel de la rencontre d'Aboisso, le 4 septembre 2026, ne contient aucun de ces montants : il porte sur la méthode. Les chiffres sont passés au public par la presse, qui les attribue à la Direction générale des Mines et de la Géologie.
Le même montant ne désigne pas la même chose selon qui le cite
Quatre lectures du même nombre cohabitent, et elles ne s'excluent pas : deux questions s'y croisent, la grandeur et la période.
La première est celle de la valeur : 4 600 milliards vaudraient l'or extrait illégalement. C'est la lecture d'Aboisso, où le montant est présenté comme une « valeur estimée », les 700 milliards de recettes fiscales apparaissant à part, plus faibles. Elle porte aussi sur une seule année : 2025.
La deuxième est celle du manque à gagner : dans la formulation d'avril reprise par l'agence de presse nationale, les 142 tonnes « représentent » un manque à gagner de 4 600 milliards — la perte pour l'État et la valeur du métal deviennent le même nombre. Annuelle elle aussi, comme la reprise du Centre ivoirien antipollution en août.
La troisième est celle du cumul : une note d'évaluation stratégique de juillet 2026 estime que 710 tonnes d'or ont été extraites illégalement entre 2021 et le premier semestre 2026, pour près de 4 600 milliards de FCFA (Connectionivoirienne, 30 juillet 2026 ; Lementor, 24 août 2026). La note n'est pas accessible publiquement, et ses reprises ne s'accordent ni sur son contenu ni sur son auteur : confidentielle pour Connectionivoirienne, interne pour Lementor, publiée par le Conseil national de sécurité pour Pouvoirs Magazine — lequel ne cite ni les 710 tonnes ni la période et retient la lecture annuelle.
La quatrième est celle de l'attribution : plusieurs reprises rattachent le montant à Stan Zézé, président de Bloomfield Intelligence, lors d'une conférence du 30 avril 2026 à Abidjan, quand un compte rendu du même événement lui attribue « près de 3 000 milliards de FCFA par an ». Le PDCI-RDA avance lui aussi 3 000 milliards, et des évaluations plus basses circulent — environ 30 tonnes par an et 744 milliards de FCFA de pertes annuelles selon certaines analyses sectorielles (Notre Afrik, 24 août 2026).
Quatre lectures, un seul nombre — et deux axes qui se croisent : valeur du métal ou manque à gagner, année ou cumul. Celles d'Aboisso (3 septembre 2026) et du Centre ivoirien antipollution (17 août 2026) cumulent même les deux axes : valeur et année pour la première, manque à gagner et année pour la seconde. Le cumul vient de la note de juillet 2026, dont l'auteur est attribué différemment selon les reprises.
Entre les deux périodes, l'écart est d'un facteur cinq ; entre 744 et 4 600 milliards, d'un facteur six — et aucune de ces bornes ne vient d'un document public précisant périmètre, période et méthode de calcul.
Ce que ces montants supposent, si on les prend au mot
Un montant rapporté à un tonnage donne un prix unitaire : la vérification la plus simple, et la plus absente des reprises consultées.
En août 2026, un gramme d'or se négociait à plus de 70 000 FCFA sur le marché international (Pouvoirs Magazine, 19 août 2026), l'once troy proche de 4 370 dollars le 18 août (Agence Ecofin, 19 août 2026) ; le 1er juillet 2026, le gramme valait 127,79 dollars (EconomieMatin, 1er juillet 2026), soit environ 76 000 FCFA au taux de 596,4 FCFA pour un dollar retenu dans la loi de finances 2025 (Direction générale du budget et des finances).
4 600 Md FCFA ÷ 140 t = 32 857 FCFA le gramme (prix implicite)
4 600 Md FCFA ÷ 710 t = 6 479 FCFA le gramme (moins du dixième du prix de marché)
prix de marché, août 2026 (borne basse) = plus de 70 000 FCFA le gramme
au prix de marché, 140 t valent au moins 9 800 Md FCFA
recettes fiscales : 700 Md ÷ 4 600 Md = 15,2 %
cumul sur 5,5 ans : 700 Md × 5,5 = 3 850 Md (84 % de 4 600 Md)
interception : 136 kg ÷ 710 t = 0,019 % (contre 0,13 % annoncés)
4 600 Md FCFA = 30 % du budget de l'État 2025 (15 339,2 Md FCFA)
Les deux grandeurs ne peuvent donc pas être vraies ensemble, au même prix et sur la même période : si 4 600 milliards est la valeur de 140 tonnes, le prix retenu — environ 33 000 FCFA le gramme — est très inférieur au prix de marché cité ailleurs.
Une autre lecture devient cohérente : si le montant désigne des recettes publiques perdues, le cumul de 700 milliards par an sur cinq ans et demi donne 3 850 milliards, à 16 % des 4 600 milliards annoncés — l'ordre de grandeur de recettes publiques perdues sur plusieurs années. Hypothèse de lecture : aucun document consultable ne publie le prix, le périmètre et la période utilisés.
Les tonnages, eux, se recoupent à peu près
Contrairement aux montants, les tonnages convergent.
La production aurifère industrielle déclarée atteignait 51,1 tonnes en 2024 et 59,1 tonnes en 2025 (ministère des Mines, du Pétrole et de l'Énergie, 15 décembre 2025) ; d'autres séries publiques donnent 58 tonnes en 2024 et 50,45 tonnes en 2023, pour une cible de 100 tonnes par an en 2030 (Ecofin Agency, 1er février 2026 ; Sika Finance, 10 juillet 2024).
Les 710 tonnes de la note font environ 129 tonnes par an, du même ordre que les 140 à 142 tonnes annuelles annoncées par le ministre et par la Direction générale des Mines et de la Géologie : les volumes concordent, la période et le montant non.
Ce que ce volume implique : à 140 tonnes par an, les circuits clandestins atteindraient 2,4 à 2,8 fois la production industrielle déclarée. L'ONG SWISSAID retient, elle, 30 à 40 tonnes par an de production artisanale non déclarée au début des années 2020, écoulées via le Burkina Faso et le Mali, quand l'artisanat déclaré n'était que de 329 kg en 2022 (Agence Ecofin, 19 août 2026). Cet écart de 90 à 120 mesure moins l'ampleur du trafic que ce que l'administration ne voit pas.
Ce qui est solide, en revanche
Certains chiffres, eux, sont des bilans d'activité, vérifiables car datés.
Le Groupement spécial de lutte contre l'orpaillage illégal a présenté son bilan devant le Conseil national de sécurité, réuni le 23 juillet 2026 : plus de 8 500 sites déguerpis depuis 2021, 4 474 personnes déférées devant la justice dont 65 % de ressortissants étrangers, 136 kilogrammes d'or et plus de 960 millions de FCFA saisis. Le même communiqué constate la « persistance, voire l'extension » du phénomène (Lementor, 24 août 2026 ; Agence Ecofin, 19 août 2026).
Pour la seule période du 1er janvier au 31 juillet 2026, la gendarmerie rapporte 953 opérations, 1 114 sites déguerpis, 16 200 abris détruits et 1 531 personnes interpellées (Lementor, 24 août 2026). Le ministre évoquait déjà, en avril, plus de 7 000 sites démantelés (AIP, 19 avril 2026).
Ces séries disent une chose simple : l'État agit beaucoup, et le phénomène ne recule pas. Une chose méthodologique aussi : un site démantelé est un acte, pas un stock ; compter 8 500 sites détruits ne dit rien du volume d'or extrait. Sur les sites actifs, deux séries donnent d'ailleurs des images différentes : 360 sites identifiés en mars 2022 par la Commission nationale des droits de l'Homme, dont 108 légaux et 252 clandestins (Sika Finance, 10 juillet 2024), puis 801 sites clandestins actifs en 2023 et plus de 1 600 en mai 2026 (note de juillet 2026, rapportée par Connectionivoirienne et Lementor).
L'article ne postule aucune relation de cause à effet ni aucune capacité de prévision : que le nombre de sites double pendant que la répression s'intensifie décrit une situation, pas ce qu'elle sera en 2028. La hausse du cours de l'or, citée par les autorités comme facteur d'attractivité de l'orpaillage (KOACI, 3 septembre 2026 ; Pouvoirs Magazine, 19 août 2026), est un mécanisme documenté, pas un modèle prédictif.
Le chiffre qu'il faut regarder
Si un seul nombre devait être retenu, ce n'est pas 4 600 milliards.
C'est le rapport entre ce qui est saisi et ce qui est produit. La note de juillet 2026 met en regard 710 tonnes extraites entre 2021 et mi-2026 et 136 kilogrammes saisis, d'où un taux d'interception de 0,13 % repris partout. Rapportées l'une à l'autre, ces deux quantités donnent 0,019 %, sept fois moins : les chiffres publiés côte à côte ne se recoupent pas.
Le périmètre du taux n'est donc pas celui qu'on croit : 0,13 % correspond à 136 kilogrammes rapportés à environ 105 tonnes (136 kg ÷ 0,13 % ≈ 105 t, calcul de notre rédaction), soit une production annuelle et non le cumul de cinq ans et demi.
Reste l'ordre de grandeur, identique dans les deux lectures : la part de l'or clandestin interceptée se compte en centièmes de pour cent — 960 millions de FCFA saisis pour 4 600 milliards en jeu, deux pour dix mille.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Un montant de pertes ne dit rien de la répartition de la valeur. Le ministère a publié celle du Worodougou : plus de 80 % des revenus de l'orpaillage clandestin sont captés par des filières de trafic basées à l'étranger, les communautés locales n'en perçoivent qu'environ 7 %, le solde revenant aux intermédiaires. Le même ministère indique que le seul Worodougou concentre près de 60 % des sites clandestins du district et que plus de 800 autorisations d'exploitation artisanale ont été délivrées en trois ans (Sika Finance, 26 juin 2026).
Il ne dit rien des circuits de sortie : le ministre décrit, en avril 2026, des flux vers les places d'achat et de raffinage — Émirats arabes unis, Suisse, Inde — et l'importation illégale de mercure et de cyanure qui alimentent les sites clandestins, sur laquelle il a demandé une régulation mondiale (AIP, 19 avril 2026).
Il ne dit rien, enfin, du coût qui n'est pas fiscal : le 30 juillet 2026, un gendarme est mort emporté par le Bandama, lors d'une opération contre des dragues clandestines (Notre Afrik, 24 août 2026). Les terres rendues improductives, les cours d'eau pollués et les excavations sans réhabilitation figurent dans tous les communiqués, dans aucun montant.
La méthode qui fonctionne : les statistiques miroir
Une manière de mesurer l'or qui quitte un pays sans estimation : comparer les exportations déclarées par le producteur aux importations déclarées par les acheteurs.
Le Cameroun en a donné la démonstration en mai 2026 : sa Société nationale des mines a rendu publics les écarts entre ses registres et les statistiques émiraties — 44 tonnes d'or enregistrées à Dubaï comme provenant du pays entre 2021 et 2025, pour 148 kilogrammes d'exportations officiellement déclarées, soit 3,4 milliards de dollars, près de 1 914 milliards de FCFA ; en 2025, aucun gramme officiellement exporté contre 8,4 tonnes réceptionnées. Entre 2008 et 2018, la même méthode documentait déjà plus de 73 tonnes enregistrées aux Émirats pour une production recensée inférieure à une tonne (rapport d'Interpol publié en mai 2021 ; News du Cameroun, 1er juin 2026).
C'est le type de série qui manque à la Côte d'Ivoire : on sait que 47,58 tonnes d'or ont été exportées par le secteur industriel en 2022, pour 1 189 milliards de FCFA (Ecofin Agency, citant le rapport ITIE 2022), mais pas ce que les pays acheteurs déclarent avoir reçu. Tant que ce rapprochement n'est pas publié, les 4 600 milliards resteront une déclaration : utiles pour alerter, insuffisants pour dimensionner un dispositif.
Ce qu'il faudrait publier pour trancher
Trois pièces suffiraient.
La première : le périmètre du montant. Les 4 600 milliards désignent-ils la valeur du métal, ou les recettes publiques perdues ? L'écart entre les deux est de sept pour un.
La deuxième : une série annuelle, publiée et datée, de la production artisanale déclarée comme de la production industrielle déclarée. Des points existent — 329 kg d'artisanat déclaré en 2022, 47,58 tonnes exportées par l'industrie la même année — mais aucune des publications consultées ne les met côte à côte ; la fiche pays de l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives se limite aux agrégats : 2,92 % des recettes publiques, 15,88 % des exportations en 2023, redevance aurifère relevée fin 2024 (ITIE, fiche Côte d'Ivoire).
La troisième : la note de juillet 2026 ou ses annexes — ses chiffres, dont les 710 tonnes et le taux d'interception, sont repris sans que personne puisse vérifier la méthode.
En attendant, la règle vaut pour tout chiffre public : un montant se cite avec sa source, sa date, sa période et son périmètre. Sur un sujet où l'écart entre « site détruit » et « gramme saisi » atteint deux pour dix mille, cette prudence n'est pas de la timidité méthodologique : c'est la seule façon de dimensionner une politique publique sur autre chose qu'un slogan.
Sources
- Lutte contre l'orpaillage illégal : depuis le Sud-Comoé, Sangafowa-Coulibaly salue la prise de conscience collective — Ministère des Mines, du Pétrole et de l'Énergie, 4 septembre 2026
- Budget 2026 : mines, pétrole et énergie — production aurifère de 59,1 tonnes en 2025 — Ministère des Mines, du Pétrole et de l'Énergie, 15 décembre 2025
- Sangafowa-Coulibaly appelle à Washington à une régulation mondiale stricte des produits chimiques miniers — Agence ivoirienne de presse, 19 avril 2026
- Depuis Washington, Sangafowa-Coulibaly plaide pour un cadre international de régulation de l'orpaillage illégal — KOACI, 19 avril 2026
- Orpaillage clandestin : 140 tonnes d'or produites hors contrôle, plus de 700 milliards de FCFA de recettes perdues — KOACI, 3 septembre 2026
- Carte du pouvoir : à qui profite l'orpaillage illégal en Côte d'Ivoire ? — Agence Ecofin, 19 août 2026
- Comment la Côte d'Ivoire veut « éradiquer » l'orpaillage illégal en six mois — Agence Ecofin, 8 septembre 2026
- 4 600 milliards de FCFA et 142 tonnes d'or perdus chaque année dans l'orpaillage illicite — Financial Afrik, 20 août 2026
- Orpaillage en Côte d'Ivoire : 4 600 milliards FCFA contestés — Notre Afrik, 24 août 2026
- 4 600 milliards FCFA d'or échappent à l'État malgré cinq ans d'offensive — Connectionivoirienne, 30 juillet 2026
- L'orpaillage clandestin : quand l'État gagne les batailles et perd la guerre — Lementor, 24 août 2026
- Orpaillage illégal : la ruée vers l'or qui saigne la Côte d'Ivoire — Pouvoirs Magazine, 19 août 2026
- Fiche pays Côte d'Ivoire — Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), consultée le 25 septembre 2026
- Top five mineral products produced in Côte d'Ivoire — Ecofin Agency, 1er février 2026
- Orpaillage clandestin : la surveillance satellitaire comme solution technologique — Sika Finance, 10 juillet 2024
- À Séguéla, Sangafowa Coulibaly appelle à la formalisation de l'orpaillage — Sika Finance, 26 juin 2026
- Projet de loi de finances portant budget de l'État pour l'année 2025 — Direction générale du budget et des finances, 2024
- Près de 2 000 milliards FCFA d'or exportés illégalement vers Dubaï en cinq ans — News du Cameroun, 1er juin 2026
- Métaux précieux : combien vaut un gramme d'or ce 1er juillet 2026 — EconomieMatin, 1er juillet 2026
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